Le 22 septembre 1998, Semira Adamu subit sa sixième tentative d’expulsion, encadrée par neuf gendarmes. Elle a les mains et les pieds menottés par des menottes en plastique. A l’arrivée des passager·ères dans l’avion, elle se met à chanter. Les agents qui l’encadrent utilisent la « technique du coussin » : un premier la tient immobile, un autre tient sa tête enfoncée dans deux coussins et ceux qui restent bouchent la vue aux passager·ères. Après onze minutes de suffocation, les gendarmes constatent un arrêt respiratoire. Elle est transférée dans le coma à l’hôpital Saint-Luc, où elle décèdera dans la soirée.

Avant cet évènement tragique, la jeune nigériane avait fui son pays pour éviter le mariage forcé. Sa demande d’asile ayant été refusée, elle était détenue au centre fermé de Steenokkerzeel, le 127bis. Les 5 premières tentatives d’expulsion avaient échoué du fait de sa résistance et des violences des gendarmes, qui avaient déjà failli l’étouffer. Chaque fois, cela avait provoqué l’intervention des passager·ères et de pilotes, qui refusaient de décoller. A la sixième tentative, les gendarmes étouffent Semira. Les personnes engagées dans la lutte qui a suivi témoignent de plusieurs tentatives de dissimulation de la responsabilité policière et étatique dans cette affaire.

Lise Thiry, professeure à l’ULB, était devenue marraine de Semira, pour l’aider dans le processus de régularisation. Le 22 septembre 1998, elle appelle les urgences pour prendre des nouvelles. Le nom de Semira ne figure pas sur la liste. Un médecin de garde lui explique avoir reçu des consignes de la Direction pour ne pas ébruiter l’affaire « qui pourrait avoir des retombées politiques graves »2. Le cas de Semira était effectivement médiatisé : son témoignage sur ses conditions de détention venait d’être diffusé à la RTBF.

Peu après son appel, Lise Thiry se rend sur place, et le médecin de garde la fait entrer dans la chambre de Semira. Le directeur lui demande alors de « constater qu’il n’y a pas de traces de coup ». Lise Thiry répond que ce n’est pas son rôle, et aperçoit le visage de Semira, très tuméfié. Un an plus tard, lors de sa convocation au commissariat, l’inspecteur de police ne s’intéresse que très peu à cette partie de son récit. Il tente de rendre responsable du décès le « Collectif contre les expulsions » (CCLE), parce qu’il aurait incité à la rébellion. A cette époque, le collectif est très actif ; il a aidé Semira à résister contre ses tentatives d’expulsion.

En septembre 2003, seuls 4 des 9 gendarmes inculpés sont condamnés à des peines allant d’un an à 14 mois aves sursis et à 500 euros d’amendes, pour « coups et blessures involontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Les gendarmes ont pourtant bravé plusieurs règles quant à l’utilisation du coussin (qui est interdite depuis lors) : « Le coussin ne pouvait être appliqué que pendant un laps de temps très court » ; « Dès que la personne se calmait, il fallait le retirer (…). C’était l’ultime moyen à utiliser ». En bref, les risques étaient connus et les condamnations sont elles extrêmement faibles.

Des témoignages accablants se sont pourtant succédés. Un ancien gendarme de l’unité expliquait notamment : « J’ai assisté à des passages à tabac fréquents, d’hommes et de femmes, surtout des gens venant d’Afrique noire. Ces faits de coups et blessures étalent surtout l’œuvre de gendarmes dont certains avaient une mentalité de vrais fascistes ». Il existait aussi un précédent, sur un réfugié zahirois, en 1987 : « On a utilisé un coussin. On l’a posé sur ses genoux et on a écrasé sa figure dessus. L’asphyxie a été causée à la fois par le coussin, mais aussi par le fait que M’Bicha a été plié en deux, ce qui a coupé son souffle ». Exactement comme pour Semira.

Les jours qui suivent la mort de Semira, manifestations et actions directes se multiplient. Dans la foulée, une commission est nommée pour rendre un rapport sur les expulsions. Le ministre de l’intérieur, Louis Tobback, démissionne, se déclarant « profondément choqué par ses évènements tragiques ». De nombreux·ses militant·es lui accordent pourtant une part de responsabilité, notamment pour ne pas avoir interdit la méthode du coussin, qui avait déjà été utilisée sur Semira lors d’une tentative d’expulsion précédente.

Depuis lors, la technique du coussin a été interdite. Quelques autres modifications du processus d’expulsion ont eu lieu à la marge. Pourtant, le problème structurel demeure. Des personnes sans-papiers sont encore détenues dans des conditions inhumaines dans des centres fermés, comme en témoigne la mort troublante de Tamazi Rasoian en février dernier8. Des expulsions forcées se produisent encore de manière fréquente, comme cela a été le cas pour Aisha il y a mois d’un an9. A plusieurs niveaux donc, ces expulsions ont souvent des conséquences dramatiques pour les expulsé·es.

En hommage à Semira Adamu, et en soutien à toutes les personnes exilées, expulsées, et enfermées de force, les collectifs continuent à se mobiliser. Niemand is illegaal invite à un week end d’hommage et de manifestations pour les 25 ans de la mort de Semira. Des collectifs comme Murmures, le réseau Adès et Getting the voice out se mobilisent contre les centres fermés et pour le droit des exilés. La lutte continue.

Sources :

1) https://www.rtbf.be/article/la-mort-de-semira-adamu-il-y-a-20-ans-un-traumatisme-collectif-en-belgique-10014960

2) https://ccle.collectifs.net/Temoignage-de-Lise-Thiry-marraine

3) https://bx1.be/categories/news/semira-adamu-demandeuse-dasile-a-change-regles-dexpulsion/

4) Procès Semira Adamu : « Tu pars ou tu meurs » (23/09/2003) – Le blog de Michel Bouffioux

5) « Rappel des faits », Le Monde libertaire,‎ n°1134 1-7 octobre 1998

6) Synthèse des médias (collectifs.net)

7) Le ministre de l’Intérieur a offert sa démission Emporté par le scandale de la mort de Sémira Adamu, Louis Tobback va quitter le gouvernement. Jeudi soir, le SP lui cherchait un remplaçant. – Le Soir

8) Révélations sur la mort de Tamazi Rasoian au centre fermé de Merksplas en Belgique : la direction coupable ? – Bruxelles Dévie (bruxellesdevie.com)

9) https://www.instagram.com/p/Ci99umnoR-w/?img_index=2