Le dimanche 24 mars dans le Limbourg, une famille kurde qui célébrait le nouvel an a été violemment attaquée par un groupe fasciste ultra-nationaliste turc, les Loups Gris. L’attaque a eu lieu après que des Kurdes aient paradé en voiture avec leurs drapeaux nationaux et ceux du PKK (le Parti des Travailleur·ses du Kurdistan qui mène le mouvement de libération kurde) dans un quartier à Heusden-Zolder, où vivent des personnes de la communauté turques et dont ceraines sont affiliées aux Loups Gris.

En réaction, les Loups Gris ont réuni plus d’une centaine de personnes et ont tenté de brûler la maison dans laquelle était réfugiée la famille kurde. Dans la soirée, la communauté kurde s’est mobilisée et des affrontements ont éclaté. Plusieurs personnes ont été sérieusement blessées.

Comment expliquer une telle violence ? Les Loups Gris sont une organisation fasciste turc, ultra-nationaliste, connus pour leurs racismes et leurs actions violentes envers des minorités telles que les Kurdes, les Arménien·nes, les personnes LGBTQ,  et les Juif·ves, ainsi que pour leur anti-communisme. Décrits comme l’organisation para-militaire du MHP, le Mouvement d’Action Nationaliste en Turquie, ils ont déjà organisé de nombreux attentats dans différents pays, notamment en Turquie. Plusieurs centaines de personnes auraient été tuées par les Loups Gris au travers d’assassinats politiques, depuis leur création dans les années 60. L’organisation para-militaire est également un organe de répression contre révolutionnaire en Turquie.

Aujourd’hui en Turquie, le MHP est dans une coalition avec l’AKP au gouvernement, le Parti de la Justice et du Développement d’Erdogan.

L’organisation des Loups Gris est qualifiée comme « terroriste » par plusieurs pays en Europe. Elle a été interdite pour apologie de la haine et de la violence en France. En Belgique, l’organisation fasciste a pignon sur rue. Pourtant, en Europe, de nombreux assassinats politiques ont été perpétrés par ses membres parfois recrutés et commandités par les services secrets turcs. Comme en France en 2013, où Sakine Cansiz, Leyla Seylemez et Fidan Dogan 3 militantes et leadeuses kurdes dont deux membres du PKK auraient été assassinées par les services secrets turques au travers de Loups Gris. Les Loups Gris sont donc à la fois un organe de propagande de l’Etat turque et à la fois ses gros bras.

Cette organisation s’organise et recrute en Belgique au travers des Ülkü Ocakları (des Foyers de l’Idéal), présentés en Belgique et aux autorités comme des centres culturels. Il s’agirait en vérité de lieux d’organisation, de recrutement et d’endoctrinement. Plusieurs Ülkü Ocakları existent en Belgique. Ces « centres » font référence à une doctrine fasciste des 9 Lumières, pensée développée par le colonel fasciste turc, proche du nazisme et fondateur du MHP, Alparslan Türkeş.

Le lendemain de l’attaque du 24 mars, la communauté kurde a organisé un rassemblement réunissant plusieurs centaines de personnes à Bruxelles. Elle y dénonçait la passivité de l’Europe et sa complaisance envers la politique autoritaire et fascisante du gouvernement d’Erdogan. Lors de ce rassemblement, des affrontements ont éclaté avec quelques militant·es des Loups Gris, venus provoquer. La police est alors intervenue pour disperser le rassemblement à l’aide d’une autopompe et de gaz lacrymogène, ce qui a provoqué une manifestation sauvage dans les rues de Bruxelles.

Le même jour, en soirée, dans la province de Liège, des manifestant·es kurdes ont attaqué un Ülkü Ocakları à l’aide de cocktails Molotov, en réaction à l’agression du 24 mars. Dans le même temps des représailles et de nouvelles attaques ont eu lieu et ont marqué le début d’une escalade entre la communauté kurde et les Loups Gris. Plusieurs vidéos ont circulé sur les réseaux sociaux montrant les attaques à l’encontre de personnes kurdes marchant en rue notamment à Bruxelles, ou d’un café kurde attaqué à Gand. Des images de personnes armées d’arme de poing, semblant appartenir aux Loups Gris, ont également tourné sur les réseaux, elles montrent ce qui serait une prise d’otage d’un homme kurde au sol. Cette information n’a cependant pas encore été confirmée.

Les autorités de la ville de Gand ont, par ailleurs, interdit tous les rassemblements dans différents endroits de la ville. Plusieurs magasins kurdes ont été à nouveau attaqués le 30 mars, notamment à Gand. Les forces de l’ordre ont procédé à 22 arrestations, dont la moitié concernait des mineurs.

Dans la presse, ces événements sont expliqués comme un simple conflit entre les communautés kurdes et turques, invisibilisant tout un combat politique. En effet, il s’agit d’attaques politiques, organisées et menées par une organisation fasciste et des réactions violentes à ces attaques. Il n’est pas possible de comprendre ces événements à Bruxelles, sans connaître l’histoire de l’oppression du peuple kurde au Moyen-Orient. Ce dernier, a, depuis de nombreux siècles, vu son droit à l’autodétermination bafoué, en particulier par l’Etat turque moderne, qui mène des politiques racistes d’assimilation, d’invisibilisation et de répression du peuple kurde.

Depuis 2012, dans le sillage du printemps arabe et de la guerre civile syrienne, une partie du territoire située au Nord-Est de la Syrie, nommé le Rojava, a connu un processus révolutionnaire dans lequel le peuple kurde, organisé en parti au travers du PKK, possède une place importante. Rojava signifie « Ouest » en kurde, il désigne la région Ouest du Kurdistan (territoire transfontalier où habitent de nombreux·ses Kurdes) qui est coupé par le découpage territoriale des Etats-nations voisins à ce territoire kurde, c’est à dire la Syrie, Turquie, Iran, Irak. L’expérience révolutionnaire du Rojava se base sur la libération des femmes, sur des principes d’autonomie et de démocratie directe, de confédéralisme ainsi que d’éco-socialisme, où les communautés et minorités, qui ont été sans cesse discriminées par les Etats-nations, peuvent cohabiter dignement.

Depuis la création l’administration autonome du nord est de la Syrie (Rojava), la Turquie fait en sorte de rompre l’expérience révolutionnaire et l’autodétermination kurde, notamment en soutenant l’Etat Islamique que les forces révolutionnaires du Rojava ont combattu à plusieurs reprises. Depuis 2016, la Turquie mène directement une guerre de basse intensité contre le Rojava en s’attaquant essentiellement aux infrastructures civiles qui répondent aux besoins essentiels de la population.

L’Etat turc, dont le gouvernement est une coalition de l’AKP et du MHP (le parti auquel est affilié les Loups Gris), a, lui, profité des confrontations en Belgique ces derniers jours pour avancer son agenda anti-kurde et nationaliste en Belgique, en s’attaquant au PKK. Une attaque diplomatique qui est malheureusement reprise par notre premier ministre Alexander De Croo.

Le PKK est classé comme une organisation « terroriste » par la Turquie, les Etats-Unis ainsi que par l’Union Européenne. Néanmoins, cette classification a été à plusieurs reprises, en 2008 et en 2018, mise en doute par la Cour de Justice Européenne, qui a considéré par deux fois qu’elle avait été mise en place sans procédure adéquate et donc n’était pas justifiée. L’Union Européenne a cependant conservé cette classification.

Dans la presse le premier ministre belge De Croo a déclaré qu’il ne tolérerait plus de manifestations en faveur du PKK, tout en qualifiant le parti de « terroriste ». La diplomatie turque a quant à elle déclaré que les récents évènements en Belgique avaient été causés par des militant·es du PKK. Cette lecture des évènements pose cependant question. C’est une chose de passer dans un quartier avec des drapeaux symbolisant un mouvement de libération nationale et de mener de légères provocations, au regard des discriminations et du racisme d’Etat que subissent les Kurdes en Turquie. Cela en est une autre de mener une attaque organisée contre toute une communauté et des familles.

Un deux poids, deux mesures, lorsqu’on remarque qu’Alexander De Croo pas eu de mot au sujet des Loups Gris, un groupe fasciste qui n’est pas inquiété, malgré les attaques meurtrières qu’il a commis dans son histoire, et les violences de ces derniers jours. Ceci est d’autant plus interpellant, au moment où les Loups Gris ont appelé sur les réseaux sociaux à attaquer toute personne, commerce, adresse privée, … Kurde, le week-end de fin mars, d’après la communauté kurde. Le gouvernement envoie-t-il un feu vert à des organisations fascistes pour s’attaquer à la communauté kurde ?

Depuis 2016, l’Union Européenne et la Turquie ont signé des accords migratoires afin que la Turquie s’occupe elle-même d’empêcher les exilé.es de rejoindre l’UE. Cet accord migratoire s’inscrit dans la militarisation croissante de nos frontières, la déshumanisation ainsi que la répression des personnes éxilé.es. Il sert certainement de moyen de pression pour le gouvernement turque envers l’UE et peut en partie expliquer la clémence de notre gouvernement à l’égard des groupes fascistes turques et de l’état turque qui mettent en danger la population kurde. La représentation des deux communautés a cependant appelé ses membres à la désescalade.

Sources :

https://www.lesoir.be/577221/article/2024-03-27/fusillades-menace-terroriste-les-annonces-du-conseil-national-de-securite

https://www.lesoir.be/art/d-20240326-H4JR9R
https://www.lesoir.be/577202/article/2024-03-27/de-nouvelles-violences-entre-turques-et-kurdes-en-belgique-un-cafe-detruit

https://www.lesoir.be/577229/article/2024-03-27/debordements-entre-turcs-et-kurdes-bruxelles-les-lois-belges-doivent-etre

https://fr.wikipedia.org/wiki/Loups_gris

https://en.wikipedia.org/wiki/Alparslan_T%C3%BCrke%C5%9F#cite_note-:2-6

https://www.dhnet.be/regions/liege/2024/03/25/une-emeute-eclate-a-cheratte-vise-OFDSXQMMLJC2NNU3QZIZ4FN4QY

https://en.wikipedia.org/wiki/Kurdistan_Workers%27_Party

https://fr.wikipedia.org/wiki/Conflit_du_Rojava

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/affaires-sensibles/les-loups-gris-meute-sous-influence-5097930

https://www.vrt.be/vrtnws/en/2024/03/28/police-ghent-turkish-kurdish-violence-arrests

https://www.brusselstimes.com/985390/ghent-mayor-introduces-gathering-ban-and-systematic-identity-checks

Thread Twitter de Serhildan sur « Qui sont les Loups gris ? https://twitter.com/reseauserhildan/status/1773098139756425308 »